META - FRANÇAIS - 24 septembre 1999
Le bulletin du traducteur spirituel
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DANS META AUJOURD'HUI
1. CONTREPÈTERIES
2. LE MULTIMEDIA?
3. BLAGUES
4. LE COLONEL CHABERT (1832) (Suite)
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1. CONTREPÈTERIES
- La jeune horticultrice ne s'intéresse qu'aux serres exotiques.
- Le chef, ayant un canard sur le feu, ne pouvait faire un caneton à la russe.
- Le contrôleur, ayant observé les riches dans le métro, se décida à fendre la presse.
2. Le multimedia?
L'utilisation conjointe de textes, de sons, d'images fixes ou animées, numérisés sur un support informatique - souvent le cédérom pour des raisons de portabilité et de taille des fichiers - est désignée par le terme générique de multimédia.
Si la "navigation" dans un cédérom multimédia ne devrait pas nécessiter de conseils autres que ceux rédigés par ses auteurs, il n'en est pas toujours de même pour son installation.
D'autre part, la récupération d'images ou de sons existants (quand elle est autorisée par leurs auteurs) suppose quelques notions sur la nature des fichiers correspondants. Cela est encore plus vrai pour l'obtention d'images ou de sons numérisés personnels. S'ils sont devenus des périphériques financièrement accessibles, les scanners et les appareils photonumériques donnent parfois des résultats décevants ou inexploitables pour qui ne maîtrise pas les notions de résolution ou de compression.
Le débutant non-anglophone est souvent confronté à des problèmes de traduction pour peu qu'il tente d'utiliser un logiciel de création multimédia non "francisé". S'il faut encourager l'acquisition de logiciels en français, il n'en reste pas moins vrai que la première découverte est souvent réalisée avec un partagiciel (shareware) en anglais.
On trouvera ci-dessous un glossaire non exhaustif des termes fréquemment utilisés dans les logiciels non traduits, et concernant la retouche d'images bitmap ou de sons. Allez y faire un tour, vous ne le regretterez pas.
http://hebergement.ac-poitiers.fr/www.ac-poitiers.fr/pedago/outil/astuces/media/glossaire.htm
et aussi:
http://hebergement.ac-poitiers.fr/www.ac-poitiers.fr/pedago/outil/dico/index.htm
Si vous parcourez le site vous y trouverez des renseignements intéressants (en français) sur les images numériques :
( Images vectorielles ou "bitmap" ?;
Bits, octets, pixels...;
BMP, PCX, JPG... ?; Les scanners; les appareils photonumériques).
3. BLAGUES
Une etude comparative sur les courses au supermarché...
Femmes:
1. Garer la voiture.
2. Prendre un caddie.
3. Le remplir de choses utiles dans un temps record.
5. Mettre les achats dans des sacs de facon rationnelle sinon intelligente (ce qui va au frigo dans un sac, les legumes dans un autre etc... on gagne du temps quand on deballe...)
4. Payer.
5. Rentrer a la maison.
6. Deballer les sacs et ranger les achats.
Hommes:
1. Garer la voiture.
2. Entrer dans le magasin.
3. Ressortir pour prendre un caddie.
4. S'apercevoir qu'il faut une piece de 10 francs.
5. Aller faire de la monnaie chez le marchand de journaux (ou au troquet selon affinites)
6. En profiter pour lirer l'Equipe (ou boire une mousse, au choix...)
7. Prendre le caddie.
8. Faire longuement tous les rayons en long en large et en travers.
9. Acheter une paire de chaussettes, 2 pizzas surgelees, un pack de Kro, des pistaches, des saussices de Strasbourg et une BD. variante vecue: Une piscine gonflable en plein hiver, deux casques pour bebes (au cas ou on ferait du velo), quelques outils qui pourraient servir un jour, de l'engrais a gazon en promotion (enjanvier)...
10. Ne pas s'embarasser avec du beurre, du lait, du PQ, des couches ou toutesautres choses totalement superflues.
11. Ranger les surgeles dans le meme sac que les chaussettes et la BD.
12. Reussir a trouver la caisse avec la caissiere la plus lente ou la plus jolie pour essayer de la draguer.
13. Rentrer a la maison.
14. Poser le sac de courses sur la table.
15. Mettre les Kronembourg au frais.
16. S'installer confortablement dans un fauteuil, avec la BD et les pistaches, en attendant que la biere soit fraiche.
Vous l'avez déjà lue mais je la sors des archives pour les nouveaux lecteurs:
Fable à rendre jaloux La Fontaine
Ça se passe dans la forêt autour d'une mare. Il y a un arbre : ça c'est le décor.
Sur le bord de la mare, une grenouille se dit :
"Bon, la nuit va tomber, la mouche qui est sur le nénuphar va s'envoler, et moi je bondis, je gobe la mouche et mon dîner est assuré".
Dans l'eau, une carpe se dit :
"Bon, la nuit va tomber, la mouche va s'envoler, la grenouille va sauter et la gober, moi à ce moment là je saute, j'attrape la grenouille et je me la mange".
Sur la rive, une loutre regarde la scène et se dit :
"Bon, la nuit va tomber, la mouche va s'envoler, la grenouille va sauter et la gober, la carpe va sauter et l'attraper, moi à ce moment là, je plonge, j'attrape la carpe et je la ramène sur la rive pour la manger : mon repas de ce soir est assuré"
En l'air, un aigle est en train de planer et regarde la scène et se dit : "bon, la nuit va tomber, la mouche va s'envoler, la grenouille va sauter et la gober, la carpe va l'attraper, la loutre va plonger et la ramener sur la rive, moi à ce moment là je fonds sur la loutre, je l'emmène dans mon aire et mon dîner est assuré".
Sur une branche de l'arbre, une chatte regarde la scène et se dit : "bon, la nuit va tomber, la mouche va s'envoler, la grenouille va sauter et la gober, la carpe va attraper la grenouille, la loutre attraper la carpe, l'aigle va fondre sur la loutre et la loutre va lâcher la carpe et moi à ce moment là, j'attrape la carpe quand elle tombe et je la mange".
Ça, c'est les acteurs.
La nuit tombe : ACTION !
la mouche s'envole.
la grenouille jaillit et gobe la mouche
au moment ou elle retombe sur un autre nénuphar, la carpe saute, l'attrape en plein vol et replonge
la loutre plonge à son tour, attrape la carpe et revient vers la rive l'aigle fond sur la loutre, tel un V2, l'attrape dans ses serres et commence à remonter...
A ce moment là, la chatte prend son élan, glisse sur la branche et tombe à l'eau.
MORALITÉ : plus les préliminaires sont longs et plus la chatte est mouillée.
4. Le colonel Chabert (1832) (suite)
-- Monsieur, veuillez poursuivre maintenant, dit l'avoué.
-- "Veuillez ", s'écria le malheureux vieillard en prenant la main du jeune homme, voilà le premier mot de politesse que j'entends depuis... »
Le colonel pleura. La reconnaissance étouffa sa voix. Cette pénétrante et indicible éloquence qui est dans le regard, dans le geste, dans le silence même, acheva de convaincre Derville et le toucha vivement.
« Écoutez, monsieur, dit-il à son client, j'ai gagné ce soir trois cents francs au jeu ; je puis bien employer la moitié de cette somme à faire le bonheur d'un homme. Je commencerai les poursuites et diligences nécessaires pour vous procurer les pièces dont vous me parlez, et jusqu'à leur arrivée je vous remettrai cent sous par jour. Si vous êtes le colonel Chabert, vous saurez pardonner la modicité du prêt à un jeune homme qui a sa fortune à faire. Poursuivez. »
Le prétendu colonel resta pendant un moment immobile et stupéfait : son extrême malheur avait sans doute détruit ses croyances. S'il courait après son illustration militaire, après sa fortune, après lui-même, peut-être était-ce pour obéir à ce sentiment inexplicable, en germe dans le coeur de tous les hommes, et auquel nous devons les recherches des alchimistes, la passion de la gloire, les découvertes de l'astronomie, de la physique, tout ce qui pousse l'homme à se grandir en se multipliant par les faits ou par les idées. L'ego, dans sa pensée, n'était plus qu'un objet secondaire, de même que la vanité du triomphe ou le plaisir du gain deviennent plus chers au parieur que ne l'est l'objet du pari. Les paroles du jeune avoué furent donc comme un miracle pour cet homme rebuté pendant dix années par sa femme, par la justice, par la création sociale entière. Trouver chez un avoué ces dix pièces d'or qui lui avaient été refusées pendant si longtemps, par tant de personnes et de tant de manières ! Le colonel ressemblait à cette dame qui, ayant eu la fièvre durant quinze années, crut avoir changé de maladie le jour où elle fut guérie. Il est des félicités auxquelles on ne croit plus ; elles arrivent, c'est la foudre, elles consument. Aussi la reconnaissance du pauvre homme était-elle trop vive pour qu'il pût l'exprimer. Il eut paru froid aux gens superficiels, mais Derville devina toute une probité dans cette stupeur. Un fripon aurait eu de la voix.
« Où en étais-je ? dit le colonel avec la naïveté d'un enfant ou d'un soldat, car il y a souvent de l'enfant dans le vrai soldat, et presque toujours du soldat chez l'enfant, surtout en France.
-- A Stuttgart. Vous sortiez de prison, répondit l'avoué.
-- Vous connaissez ma femme ? demanda le colonel.
-- Oui, répliqua Derville en inclinant la tête.
-- Comment est-elle ?
-- Toujours ravissante. »
Le vieillard fit un signe de main, et parut dévorer quelque secrète douleur avec cette résignation grave et solennelle qui caractérise les hommes éprouvés dans le sang et le feu des champs de bataille.
« Monsieur », dit-il avec une sorte de gaieté ; car il respirait, ce pauvre colonel, il sortait une seconde fois de la tombe, il venait de fondre une couche de neige moins soluble que celle qui jadis lui avait glacé la tête, et il aspirait l'air comme s'il quittait un cachot. « Monsieur, dit-il, si j'avais été joli garçon, aucun de mes malheurs ne me serait arrivé. Les femmes croient les gens quand ils farcissent leurs phrases du mot amour. Alors elles trottent, elles vont, elles se mettent en quatre, elles intriguent, elles affirment les faits, elles font le diable pour celui qui leur plaît. Comment aurais-je pu intéresser une femme ? J'avais une face de "requiem", j'étais vêtu comme un sans-culotte, je ressemblais plutôt à un Esquimau qu'à un Français moi qui jadis passais pour le plus joli des muscadins, en 1799 ! Moi, Chabert, comte de l'Empire ! Enfin, le jour même où l'on me jeta sur le pavé comme un chien, je rencontrai le maréchal des logis de qui je vous ai déjà parlé. Le camarade se nommait Boutin. Le pauvre diable et moi faisions la plus belle paire de rosses que j'aie jamais vue ; je l'aperçus à la promenade, si je le reconnus, il lui fut impossible de deviner qui j'étais. Nous allâmes ensemble dans un cabaret. Là, quand je me nommai, la bouche de Boutin se fendit en éclats de rire comme un mortier qui crève. Cette gaieté, monsieur, me causa l'un de mes plus vifs chagrins ! Elle me révélait sans fard tous les changements qui étaient survenus en moi ! J'étais donc méconnaissable, même pour l'oeil du plus humble et du plus reconnaissant de mes amis ! jadis j'avais sauvé la vie à Boutin, mais c'était une revanche que je lui devais. Je ne vous dirai pas comment il me rendit ce service. La scène eut lieu en Italie, à Ravenne. La maison où Boutin m'empêcha d'être poignardé n'était pas une maison fort décente. A cette époque je n'étais pas colonel, j'étais simple cavalier, comme Boutin. Heureusement cette histoire comportait des détails qui ne pouvaient être connus que de nous seuls ; et, quand je les lui rappelai, son incrédulité diminua. Puis je lui contai les accidents de ma bizarre existence. Quoique mes yeux, ma voix fussent, me dit-il, singulièrement altérés, que je n'eusse plus ni cheveux, ni dents, ni sourcils, que je fusse blanc comme un Albinos, il finit par retrouver son colonel dans le mendiant, après mille interrogations auxquelles je répondis victorieusement. Il me raconta ses aventures, elles n'étaient pas moins extraordinaires que les miennes : il revenait des confins de la Chine, où il avait voulu pénétrer après s'être échappé de la Sibérie. Il m'apprit les désastres de la campagne de Russie et la première abdication de Napoléon. Cette nouvelle est une des choses qui m'ont fait le plus de mal ! Nous étions deux débris curieux après avoir ainsi roulé sur le globe comme roulent dans l'Océan les cailloux emportés d'un rivage à l'autre par les tempêtes. A nous deux nous avions vu l'Égypte, la Syrie, l'Espagne, la Russie, la Hollande, l'Allemagne, l'Italie, la Dalmatie, l'Angleterre, la Chine, la Tartarie, la Sibérie ; il ne nous manquait que d'être allés dans les Indes et en Amérique ! Enfin, plus ingambe que je ne l'étais, Boutin se chargea d'aller à Paris le plus lestement possible afin d'instruire ma femme de l'état dans lequel je me trouvais. J'écrivis à Mme Chabert une lettre bien détaillée. C'était la quatrième, monsieur ! si j'avais eu des parents, tout cela ne serait peut-être pas arrivé ; mais, il faut vous l'avouer, je suis un enfant d'hôpital, un soldat qui pour patrimoine avait son courage, pour famille tout le monde, pour patrie la France, pour tout protecteur le bon Dieu. Je me trompe ! j'avais un père, l'Empereur ! Ah ! s'il était debout, le cher homme ! et qu'il vît "son Chabert", comme il me nommait, dans l'état où je suis, mais il se mettrait en colère. Que voulez-vous ! notre soleil s'est couché, nous avons tous froid maintenant. Après tout, les événements politiques pouvaient justifier le silence de ma femme ! Boutin partit. Il était bien heureux, lui ! Il avait deux ours blancs supérieurement dressés qui le faisaient vivre. Je ne pouvais l'accompagner ; mes douleurs ne me permettaient pas de faire de longues étapes. Je pleurai, monsieur, quand nous nous séparames, après avoir marché aussi longtemps que mon état put me le permettre en compagnie de ses ours et de lui. A Carlsruhe j'eus un accès de névralgie à la tête, et restai six semaines sur la paille dans une auberge ! Je ne finirais pas, monsieur, s'il fallait vous raconter tous les malheurs de ma vie de mendiant. Les souffrances morales, auprès desquelles palissent les douleurs physiques, excitent cependant moins de pitié, parce qu'on ne les voit point. Je me souviens d'avoir pleuré devant un hôtel de Strasbourg où j'avais donné jadis une fête, et où je n'obtins rien, pas même un morceau de pain. Ayant déterminé de concert avec Boutin l'itinéraire que je devais suivre, j'allais à chaque bureau de poste demander s'il y avait une lettre et de l'argent pour moi. Je vins jusqu'à Paris sans avoir rien trouvé. Combien de désespoirs ne m'a-t-il pas fallu dévorer ! "Boutin sera mort", me disais je. En effet, le pauvre diable avait succombé à Waterloo. J'appris sa mort plus tard et par hasard. Sa mission auprès de ma femme fut sans doute infructueuse. Enfin j'entrai dans Paris en même temps que les Cosaques. Pour moi c'était douleur sur douleur. En voyant les Russes en France, je ne pensais plus que je n'avais ni souliers aux pieds ni argent dans ma poche. Oui, monsieur, mes vêtements étaient en lambeaux. La veille de mon arrivée je fus forcé de bivouaquer dans les bois de Claye. La fraîcheur de la nuit me causa sans doute un accès de je ne sais quelle maladie, qui me prit quand je traversai le faubourg Saint-Martin. Je tombai presque évanoui à la porte d'un marchand de fer. Quand je me réveillai j'étais dans un lit à l'Hôtel-Dieu. Là je restai pendant un mois assez heureux. Je fus bientôt renvoyé. J'étais sans argent, mais bien portant et sur le bon pavé de Paris. Avec quelle joie et quelle promptitude j'allai rue du Mont- Blanc, où ma femme devait être logée dans un hôtel à moi ! Bah ! la rue du Mont-Blanc était devenue la rue de la Chaussée-d'Antin. Je n'y vis plus mon hôtel, il avait été vendu, démoli. Des spéculateurs avaient bâti plusieurs maisons dans mes jardins. Ignorant que ma femme fut mariée à monsieur Ferraud, je ne pouvais obtenir aucun renseignement. Enfin je me rendis chez un vieil avocat qui jadis était chargé de mes affaires. Le bonhomme était mort après avoir cédé sa clientèle à un jeune homme. Celui-ci m'apprit, à mon grand étonnement, l'ouverture de ma succession, sa liquidation, le mariage de ma femme et la naissance de ses deux enfants. Quand je lui dis être le colonel Chabert, il se mit à rire si franchement que je le quittai sans lui faire la moindre observation. Ma détention de Stuttgart me fit songer à Charenton, et je résolus d'agir avec prudence. Alors, monsieur, sachant où demeurait ma femme, je m'acheminai vers son hôtel, le coeur plein d'espoir. Eh bien, dit le colonel avec un mouvement de rage concentrée, je n'ai pas été reçu lorsque je me fis annoncer sous un nom d'emprunt, et le jour où je pris le mien je fus consigné à sa porte. Pour voir la comtesse rentrant du bal ou du spectacle, au matin, je suis resté pendant des nuits entières collé contre la borne de sa porte cochère. Mon regard plongeait dans cette voiture qui passait devant mes yeux avec la rapidité de l'éclair, et où j'entrevoyais à peine cette femme qui est mienne et qui n'est plus à moi ! Oh ! dès ce jour j'ai vécu pour la vengeance, s'écria le vieillard d'une voix sourde en se dressant tout à coup devant Derville. Elle sait que j'existe ; elle a reçu de moi, depuis mon retour, deux lettres écrites par moi- même. Elle ne m'aime plus ! Moi, j'ignore si je l'aime ou si je la déteste ! Je la désire et la maudis tour à tour. Elle me doit sa fortune, son bonheur ; eh bien, elle ne m'a pas seulement fait parvenir le plus léger secours ! Par moments je ne sais plus que devenir ! »
A ces mots, le vieux soldat retomba sur sa chaise, et redevint immobile. Derville resta silencieux, occupé à contempler son client.
« L'affaire est grave, dit-il enfin machinalement. Même en admettant l'authenticité des pièces qui doivent se trouver à Heilsberg, il ne m'est pas prouvé que nous puissions triompher tout d'abord. Le procès ira successivement devant trois tribunaux. Il faut réfléchir à tête reposée sur une semblable cause, elle est tout exceptionnelle.
-- Oh ! répondit froidement le colonel en relevant la tête par un mouvement de fierté, si je succombe, je saurai mourir, mais en compagnie. »
Là, le vieillard avait disparu. Les yeux de l'homme énergique brillaient rallumés aux feux du désir et de la vengeance.
« Il faudra peut-être transiger, dit l'avoué.
-- Transiger, répéta le colonel Chabert. Suis-je mort ou suis-je vivant ?
-- Monsieur, reprit l'avoué, vous suivrez, je l'espère, mes conseils. Votre cause sera ma cause. Vous vous apercevrez bientôt de l'intérêt que je prends à votre situation, presque sans exemple dans les fastes judiciaires. En attendant, je vais vous donner un mot pour mon notaire, qui vous remettra, sur votre quittance, cinquante francs tous les dix jours. Il ne serait pas convenable que vous vinssiez chercher ici des secours. Si vous êtes le colonel Chabert, vous ne devez être à la merci de personne. Je donnerai à ces avances la forme d'un prêt. Vous avez des biens à recouvrer, vous êtes riche. »
Cette dernière délicatesse arracha des larmes au vieillard. Derville se leva brusquement, car il n'était peut-être pas de coutume qu'un avoué parût s'émouvoir ; il passa dans son cabinet, d'où il revint avec une lettre non cachetée qu'il remit au comte Chabert. Lorsque le pauvre homme la tint entre ses doigts, il sentit deux pièces d'or à travers le papier.
« Voulez-vous me désigner les actes, me donner le nom de la ville, du royaume ? » dit l'avoué.
Le colonel dicta les renseignements en vérifiant l'orthographe des noms de lieux ; puis, il prit son chapeau d'une main, regarda Derville, lui tendit l'autre main, une main calleuse, et lui dit d'une voix simple : « Ma foi, monsieur, après l'Empereur, vous êtes l'homme auquel je devrai le plus ! Vous êtes "un brave". »
L'avoué frappa dans la main du colonel, le reconduisit jusque sur l'escalier et l'éclaira.
« Boucard, dit Derville à son Maître clerc, je viens d'entendre une histoire qui me coûtera peut-être vingt-cinq louis. Si je suis volé, je ne regretterai pas mon argent, j'aurai vu le plus habile comédien de notre époque. »
Quand le colonel se trouva dans la rue et devant un réverbère, il retira de la lettre les deux pièces de vingt francs que l'avoué lui avait données, et les regarda pendant un moment à la lumière. Il revoyait de l'or pour la première fois depuis neuf ans.
« Je vais donc pouvoir fumer des cigares », se dit-il.
Environ trois mois après cette consultation nuitamment faite par le colonel Chabert chez Derville, le notaire chargé de payer la demi-solde que l'avoué faisait à son singulier client vint le voir pour conférer sur une affaire grave, et commença par lui réclamer six cents francs donnés au vieux militaire.
« Tu t'amuses donc à entretenir l'ancienne armée ? lui dit en riant ce notaire nommé Crottat, jeune homme qui venait d'acheter l'étude où il était Maître clerc, et dont le patron venait de prendre la fuite en faisant une épouvantable faillite.
-- Je te remercie, mon cher maître, répondit Derville, de me rappeler cette affaire-là. Ma philanthropie n'ira pas au-delà de vingt-cinq louis, je crains déjà d'avoir été la dupe de mon patriotisme. »
Au moment où Derville achevait sa phrase, il vit sur son bureau les paquets que son Maître clerc y avait mis. Ses yeux furent frappés à l'aspect des timbres oblongs, carrés, triangulaires, rouges, bleus, apposés sur une lettre par les postes prussienne, autrichienne, bavaroise et française.
« Ah ! dit-il en riant, voici le dénouement de la comédie, nous allons voir si je suis attrapé. » Il prit la lettre et l'ouvrit, mais il n'y put rien lire, elle était écrite en allemand. « Boucard, allez vous-même faire traduire cette lettre, et revenez promptement », dit Derville en entrouvrant la porte de son cabinet et tendant la lettre à son Maître clerc.
Le notaire de Berlin auquel s'était adressé l'avoué lui annonçait que les actes dont les expéditions étaient demandées lui parviendraient quelques jours après cette lettre d'avis. Les pièces étaient, disait-il, parfaitement en règle, et revêtues des légalisations nécessaires pour faire foi en justice. En outre, il lui mandait que presque tous les témoins des faits consacrés par les procès-verbaux existaient à Prussich-Eylau ; et que la femme à laquelle monsieur le comte Chabert devait la vie vivait encore dans un des faubourgs d'Heilsberg.
« Ceci devient sérieux », s'écria Derville quand Boucard eut fini de lui donner la substance de la lettre. « Mais, dis donc, mon petit, reprit-il en s'adressant au notaire, je vais avoir besoin de renseignements qui doivent être en ton étude. N'est-ce pas chez ce vieux fripon de Roguin...
-- Nous disons l'infortuné, le malheureux Roguin, reprit Me Alexandre Crottat en riant et interrompant Derville.
-- N'est-ce pas chez cet infortuné qui vient d'emporter huit cent mille francs à ses clients et de réduire plusieurs familles au désespoir, que s'est faite la liquidation de la succession Chabert ? Il me semble que j'ai vu cela dans nos pièces Ferraud.
-- Oui, répondit Crottat, j'étais alors troisième clerc, je l'ai copiée et bien étudiée, cette liquidation. Rose Chapotel, épouse et veuve de Hyacinthe, dit Chabert, comte de l'Empire, grand-officier de la Légion d'honneur ; ils s'étaient mariés sans contrat, ils étaient donc communs en biens. Autant que je puis m'en souvenir, l'actif s'élevait à six cent mille francs. Avant son mariage, le comte Chabert avait fait un testament en faveur des hospices de Paris, par lequel il leur attribuait le quart de la fortune qu'il posséderait au moment de son décès, le domaine héritait de l'autre quart. Il y a eu licitation, vente et partage, parce que les avoués sont allés bon train. Lors de la liquidation, le monstre qui gouvernait alors la France a rendu par un décret la portion du fisc à la veuve du colonel.
-- Ainsi la fortune personnelle du comte Chabert ne se monterait donc qu'à trois cent mille francs.
-- Par conséquent, mon vieux ! répondit Crottat. Vous avez parfois l'esprit juste, vous autres avoués, quoiqu'on vous accuse de vous le fausser en plaidant aussi bien le Pour que le Contre.
(à suivre)
Honoré de Balzac