META - FRANÇAIS - 17 septembre 1999
Le bulletin du traducteur spirituel
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DANS META AUJOURD'HUI
1. CONTREPÈTERIES
2. SOMMES-NOUS CONDAMNÉS AU FRANGLAIS TECHNIQUE?
3. LE COLONEL CHABERT (1832) (Suite)
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1. CONTREPÈTERIES
Le Caissier qu'on a Fouillé avait au cOL une grosse verrUE
Bien que trouvant son époux coQUET avec son énorme CASquette, la jeune mariée craignait que cela ne fit terriblement malotrU, du cOUP!
Déclaration d'une blanchisseuse surprise : Vraiment, cette Serge est inlaVable!
Une vraie PaTineuse ne reste pas en plAN sur un bout de glACE!
Cette bonne travailleuse reconnaît qu'elle s'uSe et qu'elle baiSSe de plus en plus.
2. SOMMES-NOUS CONDAMNÉS AU FRANGLAIS TECHNIQUE?
"Lors d'un séminaire, les non-francophones quittent la salle pendant les communications prononcées en français s'il n'y a pas de traduction simultanée. Qu'on le regrette ou non, la diffusion de la culture française passe maintenant par la langue anglaise."
Voilà ce qu'on pouvait lire dans le courrier des lecteurs du Figaro le 13 novembre dernier. J'y vois la manifestation d'une certaine facilité, d'une soumission opportuniste devant une culture que l'on estime dominante. En réponse à cette attitude défaitiste, je voudrais rappeler quelques faits.
A mon avis, s'il n'y avait pas eu la Résistance pendant la dernière guerre, le présent numéro de Réseaux & Télécoms serait rédigé en allemand et non comme aujourd'hui en français teinté de franglais. En tant que traducteur technique spécialisé, je lutterai jusque pendant ma retraite pour la survie de notre langue, exposée à des attaques sournoises, provenant aussi bien de l'extérieur que de l'intérieur même de notre pays.
La langue française est un patrimoine culturel qui est partagé par des millions d'habitants de notre planète. "Il faut en effet garder à l'esprit que les principaux atouts du français ne sont pas d'ordre quantitatif même si l'effectif de ses usagers est loin d'être négligeable. Sur les quelque 550 millions d'habitants que comptent les 52 Etats et gouvernements de la Francophonie, un tiers seulement, soit environ 180 millions, parlent plus ou moins couramment le français. Plus de la moitié d'entre eux l'ont appris comme langue seconde ou d'adoption. Une dizaine de langues sont davantage pratiquées dans le monde, à commencer par le mandarin en Chine, mais elles n'ont pas, pour la plupart, le degré de diffusion du français. C'est ainsi qu'une centaine de millions de francisants ont étudié le français comme langue étrangère, en dehors de l'aire francophone1." Soit environ 280 millions de locuteurs réels: pourquoi aurions-nous donc honte de notre langue, comme il semble que ce soit si souvent le cas parmi les "experts" techniques?
"Jamais les possibilités d'interprétariat et de traduction n'ont été aussi grandes qu'aujourd'hui. Et la loi Toubon du 4 août 1994 en fait obligation lors des congrès tenus en langue anglaise dans notre pays.
Ne nous y trompons pas. Si les Français baissent les bras et renoncent à leur langue dans le domaine des sciences ou des techniques, tous les secteurs de l'activité y passeront l'un après l'autre: publicité (c'est souvent le cas), musique (idem), films aux titres non traduits, notices d'emploi des objets, essais, bandes dessinées, romans, etc.
Qu'on nous dise quelle "culture française" subsistera le jour où notre langue sera réduite chez nous à un rôle d'idiome de deuxième zone, à usage purement privé, une sorte de "javanais" que s'amusent à baragouiner les enfants- cependant que, pour les choses sérieuses, on utilisera un américain en perpétuelle évolution? Est-il normal qu'au sein de la communauté francophone, ce soit d'abord les non-Français qui croient en notre langue?
La rédaction, la terminologie et la traduction en français technique (dans le domaine des télécommunications en particulier) sont trois activités différentes mais indispensables et complémentaires.
Pour ce qui est de la rédaction technique en langue française, il s'agit d'une activité d'avenir comme en témoigne l'extrait de presse suivant: "Rédacteurs techniques: des spécialistes recherchés - La rédaction ou communication technique est très répandue et codifiée depuis longtemps aux Etats-Unis. Elle n'a été reconnue qu'au début des années 80 en France. Le marché est porteur: pour l'instant, il y a pénurie de rédacteurs. "Aujourd'hui, l'offre est nettement supérieure à la demande. C'est devenu une réalité pour les entreprises qu'il y a nécessité de bien rédiger les modes d'emploi, jadis conçus par les ingénieurs" assure Patricia McClelland qui a enseigné à l'Université américaine de Paris le "technical writing program" et chez Digital Equipment France l'"Information Mapping" (Imap), une méthode qui apprend à analyser, structurer et présenter une information technique ou pédagogique. Le marché est porteur et les salaires sont attrayants: parmi ses propres élèves diplômés en mai, ceux qui ont trouvé un emploi à plein temps touchent environ 200 kF brut par an (il est possible de monter à 240 kF. Cela va très vite, ils sont très demandés). Un rédacteur expérimenté gagne en moyenne 280 à 300 kF, voire 400 kF.
Pour ce qui est de la terminologie technique, des instances spécialisées existent dans plusieurs pays pour normaliser la langue scientifique, par exemple les Commissions ministérielles de terminologie (CMT): "installées au sein des ministères français, elles ont pour rôle d'établir, pour un domaine donné, un inventaire des lacunes du vocabulaire français, de recueillir, proposer ou réviser des termes et des néologismes en tirant profit des richesses de la francophonie, et de veiller à la diffusion des
terminologies officielles. On compte aujourd'hui 19 CMT dont le travail est coordonné, soutenu et suivi par la cellule de terminologie de la délégation générale à la langue française. Ces commissions, composées de professionnels du secteur concerné, constituent un espace ouvert de réflexion et de concertation. Leurs travaux sont aujourd'hui menés en étroite coopération avec les institutions politiques francophones, notamment l'Office de la langue française du Québec, le Secrétariat d'Etat du Canada, la Communauté française de Belgique, l'Agence de coopération culturelle et technique, et la Chancellerie fédérale à Berne. Les commissions ont publié près de 4000 termes.
En ce qui concerne la traduction proprement dite, il s'agit à mon avis d'une harmonie entre rédaction et terminologie, fondée sur une connaissance minimale du sujet traité.
Pour revenir au problème du franglais dans la littérature technique française, je crois que de nombreux problèmes de francisation restent à résoudre ponctuellement. Par exemple, devant l'invasion de l'expression anglo-saxonne "E-mail", la réaction n'a pas été toujours très cohérente. Le Québec a proposé (puis utilisé) le terme "courriel" (contraction de "courrier électronique"). Ce terme n'a pas trouvé un écho très large en France mais il a au moins le mérite d'exister. Comme acronyme équivalent à "Tél." ou "Fax" dans une adresse, la DGLF demande officiellement que l'on utilise "Mél." (contraction de "messagerie électronique). On peut facilement substantiver cette abréviation pour écrire par exemple "le mél que j'ai envoyé". Mais j'avoue que ce n'est pas très heureux (quoique moins barbare que "E-mail").
L'équivalent linguistique de "mail" est en français "malle" (comme dans "malle-poste"), les deux formes provenant du francique "malha" (sac). On pourrait donc imaginer le terme "émalle" et le verbe "émaller", qui seraient des équivalents correctement francisés de "e-mail". Or des dictionnaires commerciaux comme le Robert (qui ne sont pas des références officielles mais de simples vendeurs de mots), ont déjà intégré "E-mail" dans leur dernière édition, se pliant ainsi à un "usage" qu'ils contribuent à développer. Si malheureusement "Email" devait s'imposer, je suggérerais une dernière cartouche de résistance: faire un jeu de mot avec le terme "émail", ce qui permettrait d'écrire par exemple: "Email: ionys@multimania.com" et permettrait d'utiliser le verbe "émailler" avec une nouvelle extension… Certains collègues traducteurs pencheraient volontiers pour cette solution de dernier recours. D'autres anglicismes reviennent périodiquement dans Réseaux et Télécoms. Par exemple "nativement" dans le dernier numéro, que je comprends comme signifiant "par construction". Ou "l'alternative au numéro vert" (page 23 du dernier numéro) qui est un anglicisme dans la mesure où, jusqu'à nouvel ordre, une "alternative" reste un choix entre deux solutions et non pas, comme en anglais, le résultat de ce choix. Je traduirais donc cette expression fautive par "la solution de remplacement du numéro vert" ou "l'autre numéro vert" ou "une variante du numéro vert". Eviter également l'expression américaine "bps" (bits par seconde), l'unité internationale acceptée étant le "bit/s".
L'esprit d'une langue historique implique une assimilation, qui est un phénomène linguistique naturel. Par exemple, le vieux mot "bouline" (cordage de bateau) est dans notre langue depuis le douzième siècle. Il a toutefois été francisé à partir de l'anglais "bowline": dès 1135, il s'écrivait "boesline". Tous les mots de notre langue (noms communs et noms propres) sont des déformations de mots latins, celtes ou germaniques, peu à peu assimilés. Par exemple, le nom de jeune fille de ma mère est "Jousseaume" (Charente): au VIIIe siècle, il s'écrivait "Gauzhelm" (comme dans la Farce de Maître Patelin) et un peu plus tôt il s'agissait tout simplement de "Gottes-Helm" (le casque de Dieu, éponyme wisigoth).
Pour franciser un mot barbare comme "bulldozer", il suffit d'écrire (et de prononcer) quelque chose comme "buldoseur" et le tour est joué: on ne refuse pas automatiquement le terme étranger s'il apporte du nouveau et n'a pas d'équivalent immédiat, mais on l'assimile à sa façon. On prononce "Mozart" comme "Mosart" et non pas "Motte-zarte". On prononce "Perth" comme "perte" et non "peuhr-te", "Francfort" et non "Frank-fourte" parce que ces assimilations sont dans le génie de notre langue. Pourquoi nous arrêter en si bon chemin et ne plus vouloir assimiler ce qui nous vient d'ailleurs, même si c'est technique?
La distinction entre termes français et termes barbares est simple à établir. Sa généralisation permet d'opérer un choix fondamental: si l'on commence à accepter les termes anglais sans réaction immunitaire, on peut tout aussi bien accepter un texte entièrement rédigé en anglais et abandonner tout de suite le français. Est-ce vraiment ce que veulent ceux qui prônent le franglais? Dans ce cas, ils ne méritent pas leur langue. Si l'on veut conserver au contraire notre vecteur de communication propre, il convient d'en respecter l'esprit, qui est celui de la clarté et de la cohérence ainsi que de la tolérance bien comprise. On ne mélange toujours pas les torchons avec les serviettes, surtout en informatique!
En résumé, d'accord pour l'enrichissement du français par des mots correctement construits et agréables à l'oreille, se prononçant comme ils se lisent: cybernaute, cyberespace, cybercafé… Mais pas d'accord pour les mots anglais bruts et non francisés comme plug-in, hub, applet, mail, e-mail… pour lesquels des traductions françaises existent (je me tiens à la disposition de tous ceux qui auraient des difficultés à ce sujet).
Pour terminer, je suggère que la revue Réseaux et Télécoms ouvre une petite rubrique régulière sur les problèmes de traduction et de langue, où l'on pourrait faire paraître des rappels afin de parer aux anglicismes.
Denis Bloud
NOTES:
1 - Organisation internationale de la francophonie (46, avenue Blanc, 1202 Genève) - Rapport introductif du "Symposium sur le plurilinguisme dans les organisations internationales", Genève, 5 e t 6 novembre 1998, page 8.
2 - Philippe Lalanne-Berdouticq (Défense de la langue française - Paris) in "Le Figaro" du 23 novembre 1998, page 2.
3 - Le Figaro du lundi 12 octobre 1998, page 41.
4 - Extrait de la page de la Délégation générale à la langue française, sur http://www.culture.fr/culture/dglf/termi001.htm#cmt. Mél.: dglf@culture.fr.
3. Le colonel Chabert (1832) (suite)
« Si ce n'est pas le colonel Chabert, ce doit être un fier troupier ! pensa Boucard.
-- Monsieur, lui dit Derville, à qui ai-je l'honneur de parler ?
-- Au colonel Chabert.
-- Lequel ?
-- Celui qui est mort à Eylau », répondit le vieillard.
En entendant cette singulière phrase, le clerc et l'avoué se jetèrent un regard qui signifiait : « C'est un fou !»
« Monsieur, reprit le colonel, je désirerais ne confier qu'à vous le secret de ma situation. »
Une chose digne de remarque est l'intrépidité naturelle aux avoués. Soit l'habitude de recevoir un grand nombre de personnes, soit le profond sentiment de la protection que les lois leur accordent, soit confiance en leur ministère, ils entrent partout sans rien craindre, comme les prêtres et les médecins. Derville fit un signe à Boucard, qui disparut.
« Monsieur, reprit l'avoué, pendant le jour je ne suis pas trop avare de mon temps ; mais au milieu de la nuit les minutes me sont précieuses. Ainsi, soyez bref et concis. Allez au fait sans digression. Je vous demanderai moi-même les éclaircissements qui me sembleront nécessaires. Parlez. »
Après avoir fait asseoir son singulier client, le jeune homme s'assit lui-même devant la table ; mais, tout en prêtant son attention au discours du feu colonel, il feuilleta ses dossiers.
« Monsieur, dit le défunt, peut-être savez-vous que je commandais un régiment de cavalerie à Eylau. J'ai été pour beaucoup dans le succès de la célèbre charge que fit Murat, et qui décida le gain de la bataille. Malheureusement pour moi, ma mort est un fait historique consigné dans les Victoires et Conquêtes, où elle est rapportée en détail. Nous fendîmes en deux les trois lignes russes, qui, s'étant aussitôt reformées, nous obligèrent à les retraverser en sens contraire. Au moment où nous revenions vers l'Empereur, après avoir dispersé les Russes, je rencontrai un gros de cavalerie ennemie. Je me précipitai sur ces entêtés-là. Deux officiers russes, deux vrais géants, m'attaquèrent à la fois. L'un d'eux m'appliqua sur la tête un coup de sabre qui fendit tout jusqu'à un bonnet de soie noire que j'avais sur la tête, et m'ouvrit profondément le crâne. Je tombai de cheval. Murat vint à mon secours, il me passa sur le corps, lui et tout son monde, quinze cents hommes, excusez du peu ! Ma mort fut annoncée à l'Empereur, qui, par prudence (il m'aimait un peu, le patron !), voulut savoir s'il n'y aurait pas quelque chance de sauver l'homme auquel il était redevable de cette vigoureuse attaque. Il envoya, pour me reconnaître et me rapporter aux ambulances, deux chirurgiens en leur disant, peut-être trop négligemment, car il avait de l'ouvrage : " Allez donc voir si, par hasard, mon pauvre Chabert vit encore ? " Ces sacrés carabins, qui venaient de me voir foulé aux pieds par les chevaux de deux régiments, se dispensèrent sans doute de me tâter le pouls et dirent que j'étais bien mort. L'acte de mon décès fut donc probablement dressé d'après les règles établies par la jurisprudence militaire. »
En entendant son client s'exprimer avec une lucidité parfaite et raconter des faits si vraisemblables, quoique étranges, le jeune avoué laissa ses dossiers, posa son coude gauche sur la table, se mit la tête dans la main, et regarda le colonel fixement.
« Savez-vous, monsieur, lui dit-il en l'interrompant, que je suis l'avoué de la comtesse Ferraud, veuve du colonel Chabert ?
-- Ma femme ! Oui, monsieur. Aussi, après cent démarches infructueuses chez des gens de loi qui m'ont tous pris pour un fou, me suis-je déterminé à venir vous trouver. Je vous parlerai de mes malheurs plus tard. Laissez-moi d'abord vous établir les faits, vous expliquer plutôt comme ils ont du se passer, que comme ils sont arrivés. Certaines circonstances, qui ne doivent être connues que du Père éternel, m'obligent à en présenter plusieurs comme des hypothèses. Donc, monsieur, les blessures que j'ai reçues auront probablement produit un tétanos, ou m'auront mis dans une crise analogue à une maladie nommée, je crois, catalepsie. Autrement comment concevoir que j'aie été, suivant l'usage de la guerre, dépouillé de mes vêtements, et jeté dans la fosse aux soldats par les gens chargés d'enterrer les morts ? Ici, permettez moi de placer un détail que je n'ai pu connaître que postérieurement à l'événement qu'il faut bien appeler ma mort. J'ai rencontré, en 1814, à Stuttgart, un ancien maréchal des logis de mon régiment. Ce cher homme, le seul qui ait voulu me reconnaître, et de qui je vous parlerai tout à l'heure, m'expliqua le phénomène de ma conservation, en me disant que mon cheval avait reçu un boulet dans le flanc au moment où je fus blessé moi-même. La bête et le cavalier s'étaient donc abattus comme des capucins de cartes. En me renversant, soit à droite, soit à gauche, j'avais été sans doute couvert par le corps de mon cheval qui m'empêcha d'être écrasé par les chevaux, ou atteint par des boulets. Lorsque je revins à moi, monsieur, j'étais dans une position et dans une atmosphère dont je ne vous donnerais pas une idée en vous entretenant jusqu'à demain. Le peu d'air que je respirais était méphitique. Je voulus me mouvoir, et ne trouvai point d'espace. En ouvrant les yeux, je ne vis rien. La rareté de l'air fut l'accident le plus menaçant, et qui m'éclaira le plus vivement sur ma position. Je compris que là où j'étais, l'air ne se renouvelait point, et que j'allais mourir. Cette pensée m'ôta le sentiment de la douleur inexprimable par laquelle j'avais été réveillé. Mes oreilles tintèrent violemment. J'entendis, ou crus entendre, je ne veux rien affirmer, des gémissements poussés par le monde de cadavres au milieu duquel je gisais. Quoique la mémoire de ces moments soit bien ténébreuse, quoique mes souvenirs soient bien confus, malgré les impressions de souffrances encore plus profondes que je devais éprouver et qui ont brouillé mes idées, il y a des nuits où je crois encore entendre ces soupirs étouffés ! Mais il y a eu quelque chose de plus horrible que les cris, un silence que je n'ai jamais retrouvé nulle part, le vrai silence du tombeau. Enfin, en levant les mains, en tâtant les morts, je reconnus un vide entre ma tête et le fumier humain supérieur. Je pus donc mesurer l'espace qui m'avait été laissé par un hasard dont la cause m'était inconnue. Il paraît, grâce à l'insouciance ou à la précipitation avec laquelle on nous avait jetés pêle-mêle, que deux morts s'étaient croisés au-dessus de moi de manière à décrire un angle semblable à celui de deux cartes mises l'une contre l'autre par un enfant qui pose les fondements d'un château. En furetant avec promptitude, car il ne fallait pas flâner, je rencontrai fort heureusement un bras qui ne tenait à rien, le bras d'un Hercule ! un bon os auquel je dus mon salut. Sans ce secours inespéré, je périssais ! Mais, avec une rage que vous devez concevoir, je me mis à travailler les cadavres qui me séparaient de la couche de terre sans doute jetée sur nous, je dis nous, comme s'il y eut eu des vivants ! J'y allais ferme, monsieur, car me voici ! Mais je ne sais pas aujourd'hui comment j'ai pu parvenir à percer la couverture de chair qui mettait une barrière entre la vie et moi. Vous me direz que j'avais trois bras ! Ce levier, dont je me servais avec habileté, me procurait toujours un peu de l'air qui se trouvait entre les cadavres que je déplaçais, et je ménageais mes aspirations. Enfin je vis le jour, mais à travers la neige, monsieur ! En ce moment, je m'aperçus que j'avais la tête ouverte. Par bonheur, mon sang, celui de mes camarades ou la peau meurtrie de mon cheval peut-être, que sais-je ! m'avait, en se coagulant, comme enduit d'un emplâtre naturel. Malgré cette croûte, je m'évanouis quand mon crâne fut en contact avec la neige. Cependant, le peu de chaleur qui me restait ayant fait fondre la neige autour de moi, je me trouvai, quand je repris connaissance, au centre d'une petite ouverture par laquelle je criai aussi longtemps que je le pus. Mais alors le soleil se levait, j'avais donc bien peu de chances pour être entendu. Y avait-il déjà du monde aux champs ? Je me haussais en faisant de mes pieds un ressort dont le point d'appui était sur les défunts qui avaient les reins solides. Vous sentez que ce n'était pas le moment de leur dire : Respect au courage malheureux ! Bref, monsieur, après avoir eu la douleur, si le mot peut rendre ma rage, de voir pendant longtemps ! oh ! oui, longtemps ! ces sacrés Allemands se sauvant en entendant une voix là où ils n'apercevaient point d'homme, je fus enfin dégagé par une femme assez hardie ou assez curieuse pour s'approcher de ma tête qui semblait avoir poussé hors de terre comme un champignon. Cette femme alla chercher son mari, et tous deux me transportèrent dans leur pauvre baraque. Il parait que j'eus une rechute de catalepsie, passez-moi cette expression pour vous peindre un état duquel je n'ai nulle idée, mais que j'ai jugé, sur les dires de mes hôtes, devoir être un effet de cette maladie. Je suis resté pendant six mois entre la vie et la mort, ne parlant pas, ou déraisonnant quand je parlais. Enfin mes hôtes me firent admettre à l'hôpital d'Heilsberg. Vous comprenez, monsieur, que j'étais sorti du ventre de la fosse aussi nu que de celui de ma mère ; en sorte que, six mois après, quand, un beau matin, je me souvins d'avoir été le colonel Chabert, et qu'en recouvrant ma raison je voulus obtenir de ma garde plus de respect qu'elle n'en accordait à un pauvre diable, tous mes camarades de chambrée se mirent à rire. Heureusement pour moi, le chirurgien avait répondu, par amour-propre, de ma guérison, et s'était naturellement intéressé à son malade. Lorsque je lui parlai d'une manière suivie de mon ancienne existence, ce brave homme, nommé Sparchmann, fit constater, dans les formes juridiques voulues par le droit du pays, la manière miraculeuse dont j'étais sorti de la fosse des morts, le jour et l'heure où j'avais été trouvé par ma bienfaitrice et par son mari ; le genre, la position exacte de mes blessures, en joignant à ces différents procès-verbaux une description de ma personne. Eh bien, monsieur, je n'ai ni ces pièces importantes, ni la déclaration que j'ai faite chez un notaire d'Heilsberg, en vue d'établir mon identité ! Depuis le jour où je fus chassé de cette ville par les événements de la guerre, j'ai constamment erré comme un vagabond, mendiant mon pain, traité de fou lorsque je racontais mon aventure, et sans avoir ni trouvé, ni gagné un sou pour me procurer les actes qui pouvaient prouver mes dires, et me rendre à la vie sociale. Souvent, mes douleurs me retenaient durant des semestres entiers dans de petites villes où l'on prodiguait des soins au Français malade, mais où l'on riait au nez de cet homme dès qu'il prétendait être le colonel Chabert. Pendant longtemps ces rires, ces doutes me mettaient dans une fureur qui me nuisit et me fit même enfermer comme fou à Stuttgart. A la vérité, vous pouvez juger, d'après mon récit, qu'il y avait des raisons suffisantes pour faire coffrer un homme ! Après deux ans de détention que je fus obligé de subir, après avoir entendu mille fois mes gardiens disant : "Voilà un pauvre homme qui croit être le colonel Chabert !" à des gens qui répondaient : "Le pauvre homme !" je fus convaincu de l'impossibilité de ma propre aventure, je devins triste, résigné, tranquille, et renonçai à me dire le colonel Chabert, afin de pouvoir sortir de prison et revoir la France. Oh ! monsieur, revoir Paris ! c'était un délire que je ne... »
A cette phrase inachevée, le colonel Chabert tomba dans une rêverie profonde que Derville respecta.
« Monsieur, un beau jour, reprit le client, un jour de printemps, on me donna la clef des champs et dix thalers, sous prétexte que je parlais très sensément sur toutes sortes de sujets et que je ne me disais plus le colonel Chabert. Ma foi, vers cette époque, et encore aujourd'hui, par moments, mon nom m'est désagréable. Je voudrais n'être pas moi. Le sentiment de mes droits me tue. Si ma maladie m'avait ôté tout souvenir de mon existence passée, j'aurais été heureux ! J'eusse repris du service sous un nom quelconque, et qui sait ? je serais peut-être devenu feld-maréchal en Autriche ou en Russie.
-- Monsieur, dit l'avoué, vous brouillez toutes mes idées. Je crois rêver en vous écoutant. De grâce, arrêtons-nous pendant un moment.
-- Vous êtes, dit le colonel d'un air mélancolique, la seule personne qui m'ait si patiemment écouté. Aucun homme de loi n'a voulu m'avancer dix napoléons afin de faire venir d'Allemagne les pièces nécessaires pour commencer mon procès...
-- Quel procès ? dit l'avoué, qui oubliait la situation douloureuse de son client en entendant le récit de ses misères passées.
-- Mais, monsieur, la comtesse Ferraud n'est-elle pas ma femme ! Elle possède trente mille livres de rente qui m'appartiennent, et ne veut pas me donner deux liards. Quand je dis ces choses à des avoués, à des hommes de bon sens ; quand je propose, moi, mendiant, de plaider contre un comte et une comtesse ; quand je m'élève, moi, mort, contre un acte de décès, un acte de mariage et des actes de naissance, ils m'éconduisent, suivant leur caractère, soit avec cet air froidement poli que vous savez prendre pour vous débarrasser d'un malheureux, soit brutalement, en gens qui croient rencontrer un intrigant ou un fou. J'ai été enterré sous des morts, mais maintenant je suis enterré sous des vivants, sous des actes, sous des faits, sous la société tout entière, qui veut me faire rentrer sous terre !
(à suivre)
Honoré de Balzac